Le Temps des flammes

Feuille morte dans les cendres d'un incendie en Bretagne

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Nous étions au cœur de l’été.
Depuis Bordeaux, j’observais brûler la nuit. L’horizon avait la couleur d’une fin du monde hollywoodienne, l’air le parfum d’une nature réduite à néant. Les Landes, piégées, succombaient sous des flammes infernales. Installé sur l’étroit balcon de mon futur ancien appartement, j’observais avec effroi cramer cette forêt si souvent parcourue.
Quelques mois plus tôt, j’avais cédé mon entreprise, un petit commerce installé à une poignée de kilomètres de la Dune du Pyla. À présent, j’étais en plein déménagement, la tête dans les cartons, l’esprit déjà loin d’ici. J’étais impatient de partir et pressé de tout recommencer. Je ne réalisais pas tout à fait que bientôt le bordelais et ses forêts de pins appartiendraient au passé. Ce lieu que j’appelais — et que j’appelle toujours — maison deviendrait une étape de ma vie, une décennie généreuse et exaltante.
Je ne réalisais pas non plus que l’incendie qui ravageait les Landes cet été-là serait le premier d’une triste série. Je partais confiant malgré les cendres qui virevoltaient devant moi sous le halo des lumières artificielles de la ville, éphémères et imprévisibles, résidus d’un monde en surchauffe. La catastrophe était déjà-là mais je ne la voyais pas, ou plutôt je ne voulais pas la voir. Je savais que la situation s’aggraverait, je ne voulais juste pas l’admettre.
C’était l’été 2022 et je quittais Bordeaux persuadé qu’après un désastre d’une telle ampleur, de grandes mesures seraient prises pour préserver notre environnement et freiner cette autodestruction démente.

J’avais tort.
Nous sommes beaucoup, je crois, à nous être trompés.

Quatre ans plus tard, au début de cet été, je suis retourné sur cette terre incendiée. C’était la première fois depuis mon départ et j’espérais presque retrouver les paysages que j’avais connu autrefois. J’ai l’impression, parfois, qu’en foulant encore et encore le sol d’un lieu qui nous est cher, on le rend immuable. À mes yeux, la forêt de pins qui environnait la Dune ne pouvait pas disparaitre. Je l’avais toujours connue ainsi, rien ni personne ne pourrait me l’enlever.
J’avais tort, encore une fois. L’espoir n’a jamais permis aux arbres de repousser. Sur place, j’ai d’abord cru m’être trompé d’endroit. Le paysage, l’ambiance, l’odeur que j’imaginais retrouver, il n’y avait plus rien. La végétation avait repris vie, mais cela ne faisait pas d’elle une forêt aux parfums de pinède, de sève, d’aiguilles de pin, de résine ou de sable chaud. J’avais face à moi des troncs calcinés, des souches à perte de vue, des fougères et de jeunes arbousiers. Au loin, désormais, il était facile d’apercevoir l’océan autrefois dissimulé derrière la canopée. Seuls quelques pins solitaires se dressaient ici et là, vestiges du monde d’avant.
Quelques jours plus tôt s’était terminée la première vague de chaleur de l’année. « Précoce », « du jamais vu pour un mois de mai » répétait-on sur toutes les chaines d’infos. Personne ne semblait penser que deux autres suivraient dans l’été.

J’étais rentré en France l’année d’avant. Je n’étais pas retourné vivre dans le sud-ouest mais je m’étais rapproché des territoires du nord-ouest où j’avais grandi, entre l’Anjou et la Bretagne. Là, je me croyais épargné des températures extrêmes que connaissaient de plus en plus souvent le sud. Crachin breton, douceur angevine, je n’avais que rarement connu des températures supérieures à trente degrés durant les vingt premières années de ma vie. Surtout, je rentrais d’un pays où les feux — déjà appelés méga-feux — réduisaient à néant des milliers d’hectares, des millions même, durant les étés les plus dévastateurs. Autant dire que le nord-ouest de la France représentait à mes yeux un ilot de fraicheur face aux températures estivales de plus en plus démentes.

Là encore, j’avais tort.

Ici aussi, j’ai vu l’été embraser les forêts et anéantir les ciels bleus. J’ai vu le vivant étouffer, les animaux haleter en quête désespérée d’eau pour s’abreuver. J’ai vu la végétation faner et perdre ses feuilles comme au début de l’automne. J’ai vu les humains s’enfermer dans le noir toute la journée pour se protéger du soleil bouillant. J’ai vu la Loire réduite à un mince filet d’eau. J’ai marché dans son lit asséché, foulé son sable brûlant comme l’on randonnerait en plein désert. J’ai croisé des cadavres d’animaux, de poissons, d’oiseaux, de petits mammifères en train de pourrir au sol entre les feuilles flétries des saules et des frênes qui ornent les rivages. J’ai aussi vu les forêts bretonnes s’enflammer comme en Provence, en Espagne ou dans les Landes. Sur les sentiers où j’avais l’habitude de me promener, j’ai erré sur un amas de cendres froides, sur les dépouilles des châtaigniers, des chênes, des pins, des fougères, des bruyères et des ajoncs qui peuplaient les collines des environs.
Cet été, j’ai eu un triste aperçu du monde qui nous attend si rien ne change. 

Alors je m’interroge. Pourquoi rien ne change ?

Qu’est-ce qui empêche une large partie d’entre-nous — je m’y inclus — d’agir véritablement pour préserver l’habitabilité de notre planète ? Pourquoi observer les forêts brûler, les glaciers fondre ou la biodiversité s’effondrer ne provoque-t-il pas un désir radical de changement ? Sommes-nous empêchés par un système ? Ou bien sommes-nous trop confiants dans la capacité de celui-ci à gouverner le monde ? À le gouverner et, in fine, à la dominer pour mieux le maitriser.
J’ai mille questions et bien peu de réponses.
Ce que j’observe en revanche, c’est qu’au-delà de nos actions ou inactions, il existe un lien sensible entre l’être humain et son environnement naturel. Une connexion intime qui dépasse tous ces questionnements ; le Covid l’a d’ailleurs révélé même aux plus sceptiques. Nous sommes beaucoup à avoir ressenti ce besoin de nous rapprocher de la « nature », de nous (re)lier à la Terre. Car finalement, la question la plus importante n’est-elle pas de savoir quelle place nous avons en tant qu’être humain au sein de grand monde vivant ? Ou plus exactement, quelle place voulons-nous y avoir ?  Et de fait, comment devrions-nous considérer et traiter le vivant non-humain avec lequel nous cohabitons?
Malheureusement, il faut bien admettre que ce lien s’est appauvri au fil du temps. Et ce n’est pas juste notre connexion au monde vivant qui s’est affaiblie, c’est notre rapport tout entier au réel. Un réel façonné depuis les Lumières dans une opposition humain/animal et nature/culture qui prône un modèle anthropocentré, rationnel et technologique plutôt que de nous éduquer comme des terrien·nes capables d’observer la Terre, de l’écouter et de nous sentir y appartenir.
C’est peut-être sur cette perception du monde qu’un changement profond et intime peut avoir lieu. Développer notre sensibilité au monde vivant face à un système dévastateur afin de reconquérir cette Terre qui nous échappe. Réapprendre à nous émerveiller pour imaginer des lendemains plus enviables. Nous rappeler que nous ne sommes pas au-dessus mais faisons partie du grand tout qu’est notre planète.
Bien sûr, il serait facile et simpliste de critiquer le modèle dans lequel nous vivons sans avoir aussi conscience de ses vertus. L’idée, d’ailleurs, n’est pas d’être juste dans la critique mais aussi dans la proposition. Réfléchir, comme certain·es le font déjà, à d’autres façons d’habiter le monde qui seraient bénéfiques au plus grand nombre, humains et non-humains. Inventer de nouvelles narrations dans lesquelles nous imaginerions des futurs désirables. Je crois sincèrement que la fiction, et l’art en général, la littérature, le cinéma, la musique, la photographie, etc. tout comme la recherche ou les médias ont un important rôle à jouer dans le ré-enchantement de nos imaginaires.
C’est pour cette raison, entre autres, que j’écris ce texte et que je l’accompagne de photos** prises dans la forêt des Landes, sur les bords de Loire et au cœur de la forêt bretonne. Trois lieux qui me sont chers et pour lesquels j’ai besoin de témoigner de la brutalité avec laquelle le changement climatique les impacte. Je crois que ces photos montrent à la fois leur fragilité et leur beauté immuable malgré les traces des incendies et des sécheresses et qu’elles susciteront, je l’espère, une envie de changement !

 

* Notion empruntée à l’anthropologue Philippe Descola
** Rdv sur mon compte Instagram ou la page Solastalgia de mon site web

Pour celles ceux qui se sentent concerné·es par ces lignes, je ne peux que vous recommander d’explorer les textes d’Alain Damasio, Vendana Shiva, Charlotte McConaughy, Baptiste Morizot, Philippe Descola, Geneviève Pruvost, Jean Hegland, Fatima Ouassak, Glenn Albrecht, Richard Powers ou encore Ursula K. Le Guin (parmi tant d’autres !).

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